Quoi que vous faciès…
- Maeva Takin

- il y a 6 jours
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Les tribulations d’une métisse dans le monde ordinaire

Voilà revenu le temps des vœux auquel je sacrifierai bien quelques instants.
Me croirez-vous si je vous annonce tout de go : « je vous aime tous et vous souhaite une année 2026, heureuse, paisible et riche en découvertes » ?
Je vous imagine plutôt me prendre pour une naïve. Je vous entends me répliquer : « mais non, on ne peut pas aimer tout le monde » ou encore « mais non, il y a chez nous des gens qui n’ont rien à y faire et il faut les renvoyer chez eux sur le modèle de Donald Trump ». Je pose la question : « sur quel critère estimer que quelqu’un n’a rien à faire chez nous ? ». Son nom ? sa religion ? sa langue ? son faciès ?
Je voudrais concrétiser ce qui précède par quelques anecdotes.
Lors d’un séjour à Paris, je voulus visiter la cathédrale Notre-Dame. C’était avant l’incendie qui la ravagea. Pour une jeune femme venue de Nouméa et de Papeete, la notion de cathédrale est particulière.

Chez nous, l’église installée au km 0, ressemble plus à une salle paroissiale qu’à une cathédrale, mais les spécialistes des bâtiments religieux assurent que ce ne sont pas les dimensions qui font la cathédrale, mais le fait qu’elle soit le siège de l’archevêché. On pourra bien sûr se demander pourquoi notre modeste Fenua a besoin d’un archevêque. Mais il est vrai qu’il a aussi trois députés et deux sénateurs, sans compter 57 représentants à l’Assemblée de Polynésie française !
Revenons à Notre-Dame de Paris.
Je m’approche donc du parvis, ce jour d’octobre pendant lequel la bise se leva et mit mon abondante chevelure en désordre. Un groupe de jeunes gens bien sous tous rapports devisait de je ne sais quelle caractéristique du monument gothique. L’un d’eux, qui me dévorait du regard depuis un moment, couvrit alors leur conversation par un sonore : « et justement, voilà Esmeralda ! ».
Ce n’était pas la première fois que, dans l’Hexagone, on me prenait pour une Tzigane. En d’autres circonstances, on me qualifia de Maghrébine. Je pourrais en rire ou en être flattée. Au moins on me remarquait ! Mais m’appeler Esmeralda, c’était clairement pour me moquer (même si je détectais quelque convoitise pour un moment très passager). Quant à la Maghrébine, dans la bouche des mâles blancs, cela valait : « Maghrébine, tu ne seras pas ma copine ».
Vous trouvez que j’exagère, mais je vous dirai tout et je vais vous en mettre plein la vue avec ma culture !
En classe de philo, ma prof me conseilla de lire l’essai de Jean-Paul Sartre intitulé « Réflexions sur la question juive » (publié la première fois en 1946). Je fus scotchée en découvrant un racisme dont je n’avais aucune idée. En Nouvelle-Calédonie, je l’ai déjà écrit, je fus traitée de Kanak. J’en étais fière, même si, en réalité, mes origines ne transparaissaient que peu. D’autres fois on m’affublait de « vahine ». Kanak, vahine, ces noms me convenaient parfaitement. Un jour, un garçon me posa -avec bienveillance – la question : « t’es Kanak ou t’es vahine ? ». J’aurais volontiers répondu « les deux mon général ! », mais mon interlocuteur n’aurait pas compris que ma réponse était sérieuse et qu’en réalité j’étais un peu de ceci, un peu de cela et beaucoup d’autres choses…
Mais je bavarde et je reviens à Jean-Paul Sartre qui expliquait que c’est le regard des autres qui fait du Juif, un Juif. Le philosophe rapporte une anecdote. Un homme était très amoureux de son amie jusqu’au jour où il apprit qu’elle était juive. Il fut frappé d’impuissance et rompit sa relation.
J’ai eu une expérience que je qualifierais d’inverse mais qui découle du même principe. À Bordeaux où je suivais des cours, il y avait un beau garçon qui me plaisait. J’avoue que j’ai tenté de faire le premier pas. Sans succès. J’appris par une amie qu’il avait raconté cette anecdote et conclu : « jamais avec une Marocaine ». Quelques jours plus tard, il apprit que j’étais en réalité tahitienne. C’est alors qu’il m’aborda avec empressement et m’invita à une soirée entre étudiants. Comme j’avais appris pourquoi il m’avait mis un vent, il ne présentait plus aucun intérêt et je l’éconduisis poliment, mais fermement.
Ainsi, tantôt mon faciès me sert, tantôt me dessert (avec gourmandise, oserais-je ajouter ! j’en profite pour vous supplier de ne pas abuser du sucre)… Modestement, comme d’habitude, je dirai : « Que pèse mon apparence à côté de ma richesse intérieure ? ». Et pourtant vous, mes lectrices et mes lecteurs, vous savez que ma richesse intérieure est immense, mais c’est après avoir fait l’effort de me lire. Apprécier ou déprécier mon apparence, cela ne nécessite aucun effort.
Le monde « ordinaire » est cruel. Qu’entends-je par ordinaire ? C’est celui qui rassemble toutes celles et tous ceux qui ne sont sensibles qu’aux a priori, à leur « instinct » diraient certains. Et, d’expérience, je sais qu’ils sont les plus nombreux. Ainsi, dans un groupe donné, mieux vaut ne pas se distinguer par des traits physiques ou par des idées – des croyances souvent – qui ne sont pas le socle de ce groupe.
Le délit de faciès ne porte donc pas seulement sur l’apparence physique, mais aussi sur la religion, la « couleur » politique, l’origine géographique, le nom des individus (un nom farani par exemple) ou l’accent… Ce délit est en quelque sorte instinctif chez les êtres humains, parfois corrigé par l’éducation et la culture.
On pourrait penser que le métissage qui se répand viendrait atténuer le rejet de l’autre. Non, quoi que vous fassiez (que vous faciès) votre nuance de métissage risque de vous marginaliser encore davantage.
Je ne vous parlerai pas des réseaux sociaux (c’est-à-dire de la haine en ligne) dont le rôle n’est que trop mis en évidence. Je reviendrai plutôt à l’humour. Je vais vous présenter mes vœux à la manière d’un président du Fenua qui serait un disciple du milliardaire qui appauvrit l’Amérique.
« Chères et chers Mā’ohi,
J’ai eu cette après-midi une excellente conversation avec les présidents des diverses académies du Fenua. Ils partagent tous mes convictions sur tous les sujets. Vous savez que si tel n’était pas le cas, ils seraient virés immédiatement. J’ai aussi eu un entretien, détestable cette fois-ci, avec les responsables de l’Institut de la statistique. J’ai vérifié que tous les chiffres qu’ils donnent sur la démographie et sur l’économie sont faux, archi-faux comme disait un de mes prédécesseurs. Des fakes ! Je vais transférer l’Institut dans une aile de ma présidence et nous établirons désormais ensemble les vrais chiffres. Je vous raconte tout ça pour vous rassurer. Sous mes rênes, le Fenua va bien, mieux qu’il n’a jamais été dans notre histoire millénaire. Il faudra que vous expliquiez aux rares journalistes qu’on trouve encore dans notre Pays les bienfaits de mon administration et vous les convaincrez de les publier plutôt que de les laisser cracher leur abominable venin. Faute de quoi, je les dénoncerai à la Justice et réclamerai plusieurs centaines de millions de notre monnaie pour préjudice moral. Mon épouse ne dort plus depuis qu’elle lit leur tas d’immondices.
En 2026, je vais régler le problème de la démographie mā’ohi. Les vahine nous donnent de moins en moins d’enfants. Certains mettent en cause une baisse de la virilité masculine ! Conneries ! D’autres accusent l’alimentation fournie par les fastfood. Il est sûr qu’après avoir ingéré un volumineux burger, la libido se met aux abonnés absents. Mais la véritable raison, c’est que les vahine ont bien compris que leur rejeton aura du mal à trouver un emploi le temps venu, la faute à tous les descendants de colons qui affluent chez nous pour prendre les emplois. Aussi, vais-je intensifier la lutte contre l’immigration pour redonner de l’espoir aux jeunes parents.
Hier, j’ai acheté une boîte de punu puatoro pour le chat de ma petite-fille. La commerçante m’a dit le plus grand bien des travaux entrepris pour faciliter l’accès aux plages. J’ai vu en elle les qualités que devraient avoir toutes les vahine.
Alors que l’heure approche qui va nous faire basculer dans une nouvelle année, je tiens à souhaiter à tous les Mā’ohi une excellente année 2026. Pourtant j’avais hésité à exprimer ce type de vœux, puisque grâce à la politique que je mène, l’année ne peut qu’être bonne. Mais il faut de temps en temps respecter les traditions. Quant à tous les non-Mā’ohi, je souhaite, comme vous, que 2026 soit la dernière année qu’ils passent au Fenua.
Nous allons connaître bientôt un Fenua tel qu’il était autrefois avant que de grands bateaux ne viennent apporter la désolation chez nous. Vous aurez compris que bientôt nous n’aurons plus besoin de vaccins, d’automobiles, de smartphones et de champagne quand le Fenua sera redevenu grand.
Donc, excellente année 2026, y compris pour la vermine qui ne comprend toujours pas ma politique.
Ce soir, je rentre à la maison à pied, ce sera bon pour ma santé ».




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