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Moi, Peretiteni et des poussières de sable blanc

  • il y a 17 heures
  • 16 min de lecture

Tandis que la guerre fait rage en plusieurs points du monde, Maeva, pour une fois, n’a pas voulu rire de tout. Comme d’habitude, elle a consulté l’Intelligence superficielle qui la guide dans son écriture. L’IS lui a conseillé de reprendre une nouvelle parue dans le livre Les noix de coco ne tombent que sur les imbéciles, en la simplifiant et en l’actualisant. D’où un récit grave et pétillant tout à la fois. Le « héros » de cette nouvelle ne correspond à personne en Polynésie. Il s’agit ici d’une pure fiction qui fait fi de toute chronologie]

  


Moi, Natua Tupea, Peretiteni i te Porinetia Farani [1], j’ai raté ma vie. J’aurais dû être balayeur de sable au Nouveau-Mexique.

 

Comment devient-on moi ? Moi, je suis moi. J’aurais pu être un autre, mais non, je suis moi. J’ai bien essayé d’être quelqu’un d’autre que Natua Tupea. Selon les époques, j’aurais voulu être Albert Schweitzer, Martin Luther King, Pouvana’a a Oopa, Frédéric Chopin, Alexander Dubček, Bernard Hinault, Francis Sanford, Alexandre le Grand, Frantz Fanon, Jean-Marie Tjibaou, le capitaine Nemo, Cincinnatus, un des chanteurs du groupe Téléphone dont j’ai oublié le nom, Théodore Monod, Abraham Lincoln et même Olympe de Gouges ! Mes expériences ont confirmé l’adage qui veut que « nul n’est un saint pour sa tati ». Chacun a sa part de petitesse, de cécité et parfois, de méchanceté. Finalement, mieux vaut être soi-même quand les héros sont fatalement ramenés à leur humanité. J’ai donc, un jour, décidé d’être moi. J’aurais aimé ne pas me rappeler ce jour peu glorieux et douloureux où j’ai pris ma décision.

 

Pourtant, ce n’est pas « un détail de l’Histoire ». Puisque le public sera avide de connaître les motivations de l’étonnant choix que je vais annoncer dans quelques jours aux Polynésiens, rien ne devrait être caché. En réalité, les dés sont déjà pipés.

 

Je m’apprête donc à parler à mes compatriotes. D’aucuns entendent certainement par ce dernier mot les seuls Ma’ohi. Ceux qui me connaissent – et ce sera vérifié dans le texte de ma déclaration – savent que je donne un sens large au mot compatriote et même au mot Ma’ohi. Toux ceux qui vivent sur le Fenua, qu’ils soient natifs d’ici, de l’Hexagone, d’outre-mer, qui vivent ailleurs mais aiment la Polynésie, brefs quelles que soient leurs origines, ceux-là sont mes compatriotes. Mieux encore, au-delà de notre océan, je m’adresse à tous ceux qui espèrent en nous, en nos capacités de résurrection, de création, d’imagination et de partage. Bref un message que d’autres qualifieraient d’urbi et orbi. Je prendrais bien l’expression à mon compte. Sauf que… lorsque ledit Saint Père s’adresse à la foule place Saint-Pierre, il ne ment pas, lui. Du moins faut-il l’espérer. Or, je m’apprête à mentir effrontément, une fois de plus. « Un pieux mensonge » car il s’agit de préparer au mieux l’élection de mon successeur. Je ne ferai donc paraître mes réflexions qu’au mois de juillet qui suivra les élections qu’on appelle territoriales, car il faudra bien que le public finisse par connaître la vérité… et me pardonne cette dissimulation. « Une de plus », écriront ou vocifèreront mes détracteurs.

 

Comment suis-je devenu moi ? Question étroitement liée à une autre : comment devient-on Peretiteni ?

Je vais m’efforcer de chercher et d’analyser ce qui, d’une part, me prédisposait sans doute à devenir moi et à devenir Peretiteni et d’autre part à mettre en avant ce qui m’a permis d’être les deux.

 

Il y a des rencontres (« Cherchez la femme » dit la sagesse populaire), il y a des circonstances et des hasards qui forgent une destinée. Pourtant, tous ceux qui ont connu Anne-Laure, Maïana, Mehealani ou Élisabeth et partagé leur peue [2] ne sont pas devenus Peretiteni.

 

Il faut dire qu’à chaque génération, dans un pays donné, il y a cinq ou six personnes qui ont le « patrimoine » nécessaire pour devenir Peretiteni. Beaucoup plus y aspirent, mais nombreux sont ceux qui laissent transpirer qu’ils ne pourront pas l’être.

 

Il y a ceux qui, même avec la faveur du public, le jour de l’élection, seront abandonnés dans l’isoloir. À un instant T, n’ont aucune chance de l’emporter les candidats qui n’ont pas le « bon sexe », la « bonne orientation sexuelle », la « bonne origine sociale », voire « la tête de l’emploi ».

 

Ce que je viens d’énoncer ne sera plus valable à l’instant T + 5 ou T + 10. François Mitterrand aurait dit à Michel Rocard que les Français n’éliraient pas un « divorcé » ! Le temps a passé et des préjugés ont trépassé.

 

Bref, ni les rencontres, ni les événements auxquels nous sommes confrontés n’expliqueront que tel est devenu lui et que tel autre est devenu un autre.

 

Moi, l’ingénieur de formation, je sais que si deux gaz présents dans un certain volume d’air et dans des proportions données enclenchent une explosion, toutes les fois que l’on réunira les mêmes conditions, l’explosion se produira. En politique, il n’en va pas de même. S’il est judicieux d’étudier les causes économiques, sociales, culturelles… de tel événement, il est beaucoup moins pertinent de les hiérarchiser, voire de déterminer leurs poids respectifs. Un prof d’histoire, interpella un jour une lycéenne : « Voyons, Mademoiselle, vous tombez amoureuse d’un garçon, beau, intelligent et riche… ». Un frisson parcourut l’auditoire et des réflexions fusèrent : « ça n’existe pas », « c’est pas à moi que ça arriverait »…  Sans se démonter, le prof reprit : « oseriez-vous dire que dans l’amour que vous lui portez, la beauté compte pour 70 %, son intelligence pour 25 % et sa richesse pour 5 % ? ». Les étudiants ricanèrent. Une fille se leva et reprocha à l’enseignant d’accorder trop d’importance à l’intelligence…

 

Je me suis lancé un jour en politique partagé par ma formation en sciences dites « dures » et les sciences humaines qui conduisent à explorer la complexité des êtres humains.

 

L’expérience m’a prouvé que l’exercice du pouvoir n’était pas compatible avec la normalité. Chez la plupart des gens « normaux », la normalité s’accompagne sans problème de la modestie. Chez ceux qui doivent leur ascension à des qualités exceptionnelles, la modestie leur serait un don supplémentaire et méritoire.

 

Oui, je ferai preuve de modestie en racontant les épisodes de ma vie qui auraient déterminé mon destin. Il se peut en effet que je me sois trompé et ai parfois mal évalué leur poids. Le fait d’essayer, c’est déjà un exercice intéressant. Comment et pourquoi le pouvoir a-t-il exercé une fascination chez le jeune homme que j’étais ? Pourquoi ai-je choisi une orientation politique plutôt qu’une autre ? Il est vrai qu’au Fenua, nous sommes tous pratiquement interchangeables. Un jour ou l’autre, nous défendrons les idées que nous avions combattues pour les abandonner un peu plus tard. Pourquoi ai-je adopté un mode de gouvernance plutôt déroutant pour quelqu’un qui avait longtemps vécu dans l’ombre d’un maître dont je n’ai pratiquement rien gardé ? Pourquoi, après avoir bravé tous les obstacles et tenu bon contre l’adversité pour assurer enfin mon élection et même prévoir ma réélection, a-t-il fallu un grain de sable blanc sur la chaussée d’un parc national américain pour que je renonce à ce que j’avais mis plusieurs décennies à bâtir ? C’est ma part de mystère que je vais essayer de vous livrer. Moi, Peretiteni, pensais-je avant mon élection, ma vie privée passerait après ma vie publique. L’Histoire en a décidé autrement.

 

Le moment est venu que je vous confie ce qui n’était pas sorti de mon intimité.

 

Si le fils d’un préfet, à l’âge de onze ans, annonce tout de go : « je ferai science po ou l’ENA et je serai ministre », personne ne rit. L’entourage s’esbaudit et renchérit : « c’est bien le fils de son père ! ». Nul ne doute qu’il a en face de lui un futur énarque.

 

Si le fils d’un pêcheur de la presqu’île de Tahiti et d’une serveuse de snack dit au même âge : « je serai agrégé de sciences physiques », l’entourage, qui ne sait généralement pas de quoi il s’agit, hausse les épaules. « Il ferait mieux d’apprendre à cultiver des taros ! » entend-on alors.

 

Je n’ai pas choisi ma vocation politique de façon précoce. J’étais un élève qu’on considérait comme moyen, comme j’appartenais à une famille des classes moyennes. Pas de quoi retenir l’attention, sauf que j’avais ce don de ne jamais me décourager et de « rebondir » comme on dit aujourd’hui. Et curieux de tout. Après un bac S, mes parents m’ont proposé une école d’ingénieurs de la région parisienne. Sans enthousiasme majeur pour la profession, du reste si diverse, je fus tenté par « l’exotisme ». J’avais bien apprécié les visites en métropole avec mes parents et y vivre quelques années me tentait. Rapidement, je fus conquis par les rencontres que la vie parisienne occasionnait.

 

Lucien, il s’appelait Lucien. C’était le meilleur ami que je m’étais fait dans cette école. Brillant, oui brillant. Et pourtant il ne cessait de dire qu’il était le raté de la famille. Un père ambassadeur qui avait trimballé la famille un peu partout dans le monde. Une mère médecin qui avait arrêté sa carrière pour suivre son mari, mais avait exercé la plupart du temps une activité bénévole auprès des populations défavorisées dans les pays où la famille se retrouvait. Les deux enfants, Lucien et sa plus jeune sœur Élodie, devenus plus grands et en âge d’intégrer de grandes écoles, la mère s’installa à Paris, laissant son mari occuper seul ses nouvelles affectations et elle reprit un cabinet.

 

Le père et la mère avaient de grandes ambitions pour leurs enfants. Ils voyaient bien le fils à l’ENA ou à Polytechnique et leur fille célèbre spécialiste de médecine. Mais Lucien n’en avait cure. Une vie plus « conformiste » disait-il lui allait mieux car, là, il serait plus utile. Ingénieur, il aurait plein d’idées pour améliorer le quotidien des gens. Ses parents se résolurent – difficilement – à laisser leur fils avec les fils des classes moyennes.

 

Élodie, elle, avait de l’ambition. Un bac S à 17 ans à peine. Une brillante première année de médecine. Lucien l’adorait. Il me parlait d’elle et je l’écoutais fasciné, désireux de la rencontrer. Mais j’avais peur d’une intellectuelle à lunettes un peu recroquevillée sur elle-même et plus encline à réciter le Vidal qu’à chanter avec moi tandis que je jouerais du ukulele ! Et bien non ! Élodie était… je cherche encore mes mots. J’avais immédiatement pensé : elle est belle « supérieurement belle ! ». Un regard qui devinait tout, une répartie vive à tout moment. Elle savait tout, y compris sur la Polynésie qu’elle n’avait jamais visitée. Et moi, moi, jeune océanien encore peu averti de ce qu’était le vaste monde, avec ma peu basanée, qu’étais-je devant elle ? Or, elle me regarda avec des étincelles dans les yeux. Ce que je croyais banal chez moi, elle le trouvait attirant. Elle se mit à chanter – magnifiquement du reste – quand je grattais un instrument, ukulele ou guitare. Elle apprit même des chants en reo ma’ohi. Elle invita son frère et moi à des soirées entre carabins. J’y étais mal à l’aise, mais elle venait près de moi et y restait comme scotchée. Et trouvait toujours des sujets de conversation dans lesquels elle arrivait à me persuader que j’étais intelligent. Un soir, elle me demanda si j’accepterais de la raccompagner dans le studio que ses parents lui avaient payé. Je n’en croyais pas mes oreilles. Aurai-je osé faire le premier pas ? Elle le fit et m’entraîna à faire les suivants.

 

Je n’avais jamais été aussi heureux. Malgré ses études très prenantes, elle trouvait toujours un moment à me consacrer en fin de semaine ou le week-end.  Lucien était heureux de me voir ainsi amoureux et content pour sa sœur. Un soir pourtant, il me posa une question étrange : « jusqu’où es-tu prêt à aller pour réaliser un rêve ? ». Le dimanche suivant, Élodie n’avait plus la même disponibilité. Elle sembla marquer une distance. Au détour de la conversation, elle m’indiqua que son père était venu passer quelques jours à Paris et que la famille s’était retrouvée au complet, pour une fois ! Elle n’en dit pas plus. Le week-end suivant, elle trouva un prétexte pour annuler notre rendez-vous. Je m’en ouvrais à Lucien qui ne sut répondre que ceci : « Oh ! tu sais, ma sœur est moins indépendante d’esprit qu’elle ne paraît ». Un vendredi soir, je réussis à obtenir d’Élodie que nous nous rencontrions dans un restaurant de la place du Châtelet où nous avions déjà dîné. Elle me prévint par téléphone une demi-heure avant notre rendez-vous qu’en fait, elle ne pourrait pas dîner et qu’elle proposait simplement de prendre un apéritif. Elle était déjà attablée quand j’arrivai. Elle avait la mine renfrognée et elle entama immédiatement un monologue. Les cinq mois passés ensemble avaient été agréables, mais maintenant il fallait être réalistes. Nos vies s’étaient croisées, mais il fallait bien envisager que nos chemins divergeraient et qu’il ne fallait plus attendre que cela arrivât. Ce serait trop pénible dans un an ou deux. Elle ne but même pas son verre, se leva, m’embrassa sur le front sans un mot et quitta le restaurant sans se retourner. Abasourdi, je restais immobile sur ma chaise.

 

Rentré dans ma chambre de l’école, je fis rapidement le bilan. Ni par mes origines sociales, ni par la profession que mes capacités me permettraient, je ne pourrai prétendre intégrer un certain monde. J’avais une revanche à prendre. Seul, le pouvoir me la permettrait. Ce soir-là, je décidai que j’entrerai en politique.

 

Ce soir-là, je suis devenu moi.

 

J’ai pris mon temps. Mon école, jumelée avec une école américaine, me proposa un stage de deux ans aux États-Unis où je perfectionnais mon anglais et m’initiais au management. De retour au Fenua, ce fut simple de trouver un emploi bien rémunéré. Mon père avait les relations qu’il fallait. Pendant dix-huit mois je me fis connaître des personnalités locales. Certaines d’entre elles ne méritaient pas le qualificatif de personnalité. Elles n’étaient personne, mais mieux valait ne pas les affronter.

 

Le camp indépendantiste m’attira un moment. Mes déconvenues avec les milieux métropolitains y étaient pour quelque chose. Le côté « pur » du leader aurait mérité d’être pris comme modèle. Je l’approchai, mais il me fit valoir qu’il me faudrait un temps de militantisme assez long pour prouver aux adhérents du parti que j’étais digne de confiance. Cela faisait quatre ans que j’étais diplômé. Attendre que de braves gens peu instruits m’évaluent, c’était difficile à accepter.

 

Plus naturellement, je me tournais vers le mouvement des bien-pensants, ceux qui n’avaient aucune honte à avoir dû leur réussite à la présence française et en particulier aux essais nucléaires. Ils donnaient l’image de personnes efficaces qui avaient fait les bons choix et prospéraient en soutenant quoi qu’il arrivât le leader de la formation dont on disait qu’il avait la capacité à nul autre pareille de capter la générosité de la France. Cette dernière lui aurait même confié la tâche d’assurer l’ordre social en contrepartie d’aides substantielles. Finalement, cela m’allait bien. Je fus élu à l’assemblée quelques mois plus tard, nommé ministre trois ans après et je conquis une mairie. Cinq ans plus tard je fus élu député. Une dissolution limita mon mandat à deux ans. Imaginez cependant ce que procure à un Polynésien encore jeune de parler à la tribune de l’Assemblée nationale, même devant un hémicycle clairsemé. Je fus remarqué par une collègue qui était la fille d’un homme politique célèbre décédé l’année précédente.

 

C’était bien ce que j’avais prévu. Le pouvoir était grisant. Pas seulement auprès des femmes. Mon ambition grandissait et mon titre de second du parti me parut vite insuffisant. Je compris très vite – des universitaires me l’apprirent – qu’un homme politique qui a marqué un pays et une époque n’a pas de successeur. C’est simple. Il finit par croire qu’il est irremplaçable, qu’il gouvernera le plus longtemps possible et que nul n’est digne de lui. Alors il laisse les ambitions se développer, flattant l’un, puis l’autre, jouant de leurs rivalités.

 

Ce qui me donnait un avantage sur mes « amis politiques », c’était mon humour qui marchait si bien dans les meetings, surtout dans mes discours en reo ma’ohi.

 

La compétence, la verve et quelques intrigues me mirent en vedette. Je commençai alors à réévaluer le bilan de la politique que nous menions depuis deux décennies.

 

Avions-nous bien fait de soutenir les essais nucléaires de la France ? Bientôt, n’apprendrait-on pas qu’ils avaient été nocifs pour nos santés et notre environnement ? Avions-nous bien fait de refuser les lois sociales françaises sous prétexte d’autonomie ? Avions-nous bien fait de toujours glorifier la France ?

 

Le climat changeait. Toute une génération très attachée à la France disparaissait. En mettant en avant l’autonomie, on avait persuadé, sans le vouloir, les générations nouvelles que « Polynésie française » était un oxymore [3]. Presque tous les Polynésiens finissaient par penser – comme les indépendantistes, mais en termes moins crus – qu’ils formaient un peuple différent du peuple farani.

 

Il fallait donc anticiper les changements et les capter. J’étais encore suffisamment jeune pour faire figure de leader des générations montantes. J’avais suffisamment à mon actif d’avoir été un cadre du parti vingt ans auparavant pour rassurer les militants historiques.

 

Je n’eus même pas à prendre l’initiative de la rupture. Le grand manitou ne me supportait plus et sa logorrhée paraissait ringarde. Derrière moi, arrivaient ceux qui souhaitaient un changement, tout en évitant une rupture avec la France. Est-il facile de renouveler la politique ? Je le croyais sincèrement. Il suffisait de trouver les mots pour en convaincre les électeurs… et promettre quelques grandes réformes !

 

Bien sûr, mon mandat n’a pas vu la réalisation de toutes mes promesses. On sait qu’en Polynésie, finalement le bon coup politique est plus important que les réalisations. Le verbe s’y est fait action. Nommer au gouvernement autant de femmes que d’hommes est-il aussi important qu’en métropole ? Ici, tout le monde sait que chez nous le féminin l’emporte sur le masculin, ce qui déroute les élèves auxquels l’école enseigne le contraire.

 

Près de cinq ans plus tard, tout indiquait que je devrais être réélu sans trop de problèmes écrivaient et disaient les observateurs.

C’est alors que l’imprévisible arriva.

 

Les associations anti-nucléaires grondaient… D’anciens pro-nucléaires, exécrant ce qu’ils avaient adoré et ce qui les avait engraissés devenaient enragés et me persécutaient. J’avais beau leur dire que j’avais changé, que j’avais ouvert les yeux, ils me soupçonnaient d’être vendu à l’État.

 

L’ONU publia un communiqué mettant gravement en cause les États ayant procédé à des essais nucléaires aériens, leur reprochant de ne pas avoir pris les mesures appropriées sur des lieux où une forte radioactivité subsistait. En réaction, si j’ose dire, les États-Unis invitèrent alors les puissances et territoires concernées à Alamogordo, là où ils avaient testé les premiers essais atomiques et à Los Alamos où, exceptionnellement, le National Laboratory pourrait être visité. moi, peretiteni, j’allais là-bas un peu innocemment, si j’ose dire, pour ensuite expliquer aux Polynésiens que les techniciens français avaient pris moins de risques que leurs homologues américains !

 

Au Nouveau-Mexique, l’accueil fut chaleureux et la démonstration du confinement des retombées fut rigoureux, presque trop. Je me promenais dans les rues d’Alamogordo et je me demandais si un jour Moruroa pourrait être rendu aux Polynésiens qui s’y promèneraient en toute quiétude. Nos hôtes nous proposèrent aussi quelques visites touristiques et notamment le parc de White Sands à quelques kilomètres de la ville. C’est une incroyable étendue de dunes d’un sable d’une blancheur aveuglante, balayées par le vent qui recouvre vite les routes tracées dans le parc. Les personnalités qui visitaient ce lieu magique avec moi m’amusèrent vite. Elles s’empressèrent de mettre de grosses lunettes de soleil et de s’enduire de crèmes solaires. Moi, habitué des Tuamotu, avec ma peau mao’hi, je ne craignais rien. Je fus regardé comme une bête curieuse. C’est en arrivant au bureau du parc que je reçus un choc. Je vis arriver un engin aux dimensions impressionnantes, conduite par un homme dont le visage était en partie caché par un masque. Cet engin était une immense balayeuse qui rejetait le sable blanc sur les côtés de la chaussée. Que des hommes exercent ainsi le métier de balayeur (un mot qui dévalorise) dans un lieu aussi extraordinaire, il y avait là une contradiction que je ne m’expliquais pas. Comme l’engin semblait se ranger devant l’atelier où il devait être garé, je m’approchai. Le conducteur descendit et ôta son masque. Je lui souris et lui sourit en voyant ma tenue en costume cravate. J’engageai la conversation, guère plus à l’aise que lui dans l’américain pratiqué au Nouveau-Mexique.

 

La conversation prit un tour plus familier et l’homme me parla de sa vie quotidienne à White Sands. Il ressentait une peu commune fierté à faire son métier. Il me montra la chaussée qu’il venait de dégager.

-       Vous savez, dans une heure, il faudra recommencer.

-       C’est donc décevant, lui répondis-je.

-       Pas du tout. Sur la machine j’éprouve une grande joie. Vous vous rendez compte, je travaille dans un des plus beaux endroits de la terre et grâce à mes passages réguliers, des milliers de touristes, et vous, peuvent l’admirer.

-       Vous ne vous lassez donc pas de ce travail répétitif ? insistai-je.

-       Jamais ! La nuit, quand j’entends le vent souffler un peu trop fort, je me lève dès les premières lueurs du jour. Je parcours les 25 kilomètres entre Alamogordo et le parc, pressé de me mettre à l’ouvrage. Quand j’arrive au garage, j’écoute d’abord le sable siffler : le vent fait que les grains de gypse frottent les uns contre les autres. C’est une musique sublime !

-       Le parc occupe presque toute votre existence…

-       Oui, presque ! Quand je ne suis pas de service, le dimanche, j’amène fréquemment mon épouse et nos deux fils pour pique-niquer dans le parc. Il y a des points de vue sublimes. Alors je remercie Dieu de m’avoir permis d’émigrer du Cap-Vert où la vie est si difficile ! Voyagez dans le désert autour d’Alamogordo… C’est grandiose ! Sauvage, aride, mais grandiose !

-       Cela doit vous changer du Cap Vert… Votre salaire est-il cependant suffisant pour entretenir votre famille ?

-       Pas vraiment, mais ma femme travaille aussi. Elle fait le ménage au musée. Quatre étages à nettoyer ! Ce n’est pas aussi valorisant que mon nettoyage à moi, dit-il en riant, mais ainsi nous vivons bien. Malheureusement, elle doit travailler soit le soir après la fermeture ou tôt le matin avant l’ouverture. Mais nous sommes heureux. Chaque jour est comme une fête ! Notre seule crainte, c’est la politique du président américain qui n’est pas assez intelligent pour comprendre que son pays a besoin de gens comme nous.

 

Je dus rejoindre le groupe d’invités pour visiter d’autres lieux. Dans le bus, je regardais le paysage autour de nous, sans le voir vraiment, mais je pris conscience que j’avais raté ma vie. J’avais tout subordonné à la conquête ou à la conservation du pouvoir. Je n’avais pas vu grandir mes enfants. J’avais négligé mon épouse, pas seulement en lui refusant du temps, mais aussi en en perdant avec d’autres. Les dossiers qui m’attendaient à mon retour ne présentaient plus aucun intérêt. Je rêvais à des promenades en famille dans les jardins de Paofai, à des escapades en mer sur de frêles embarcations et à des séjours dans des pensions de famille dans les archipels qu’on appelle éloignés.

 

Ma décision était prise. Il fallait rattraper le temps perdu. Je ne serai jamais balayeur de sable au Nouveau-Mexique, mais je pouvais être un Ma’ohi accompli.

 

Rentré à Papeete, sans prévenir personne du contenu de mon futur discours, je réunis les médias du pays et le correspondant de l’agence France Presse. J’avais passé deux nuits à préparer mon intervention. Je confiai simplement à mon épouse que notre vie allait changer et qu’elle serait agréablement surprise. Depuis longtemps, elle s’était fait une raison de mes « raisons du pays » (je suis bien contraint de nommer ainsi ce d’autres auraient le droit d’appeler « raison d’État ») et ne marqua ni approbation, ni questionnement.

 

Je me contentai, une heure avant la rencontre avec la presse, d’appeler mon vice-président pour lui dire d’écouter mon intervention par le réseau de la présidence. Il devrait se préparer à une nouvelle importante et devrait faire mine, devant les journalistes, d’avoir été mis au courant. Je raccrochai avant qu’il n’ait pu faire le moindre commentaire. Je m’adressai ensuite à la presse :

 

« Polynésiennes, Polynésiens, que vous vous reconnaissiez dans ces deux mots, que vous préfériez Ma’ohi ou toute autre appellation, vous qui aimez le Fenua, Iaorana !

 

La politique n’est pas un métier. Elle devrait être le généreux don de soi pour une population qui mérite d’être considérée à sa juste valeur. J’ai consacré vingt-cinq ans de ma vie à vous servir. La politique conduit inexorablement à se servir de vous. Cela, je ne le veux pas. Nous avons trop d’exemples de par le monde et surtout chez nous de professionnels de la politique qui perdent de vue qu’ils ne sont que les dépositaires de vos volontés au lieu de vous imposer leurs volontés. Nous vivons dans un monde où, désormais, tout va vite et dans lequel il faut constamment innover.

 

Un immense chantier nous attend après les élections. Je veux donner l’exemple du renouveau en ne m’accrochant pas à un fauteuil présidentiel dans un palais inutilement somptueux. Ceux qui ont dirigé le Pays avec moi sont jeunes pour la plupart, compétents et dévoués. Ils doivent pouvoir maintenant donner toute leur mesure. Je pense en particulier au vice-président qui est tout naturellement destiné à assumer les plus hautes fonctions.

 

Vous me manquerez.

 

Vive notre Fenua Ma’ohi ! »

 

Un immense brouhaha envahit la salle de presse. Les téléphones furent brandis de toutes parts et les flashes crépitèrent. Des « Peretiteni ! quelques mots pour Radio X, Y, Z » retentirent. Je ne répondis à aucune sollicitation.

 

Moi, Peretiteni, c’était déjà hier.


[1] Président de la Polynésie française.

[2] Une natte ou, par extension, un lit.

[3] Un oxymore est la cohabitation de deux mots qui se contredisent comme une « obscure clarté ». Dans le cas de Polynésie française, c’est une façon de montrer que par définition la Polynésie ne peut pas être française… l’inverse étant vrai également.



 
 
 

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