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Elle est née nez

il y a 8 minutes
6 min de lecture

Pour commencer, il faut que je vous mette au parfum 1 .

Vous êtes sans doute nombreuses et nombreux à avoir lu ou entendu parler du livre de l’Allemand Patrick Süskind (publié en 1985 et ensuite vendu dans le monde entier à plusieurs millions d’exemplaires) qui raconte les aventures de Jean-Baptiste Grenouille capable de détecter n’importe quelle odeur. À défaut du livre, vous avez certainement vu le film réalisé vingt ans plus tard.

On connaissait le nez Cyrano de Bergerac, celui de Pinocchio et même de Cléopâtre. Le nez, objet de littérature, qui l’eût cru ?

Vous me direz, vous les nuls en orthographe, qu’il y a des phrases célèbres à la rescousse comme : « aux âmes bien nez, les narines n’attendent pas le nombre des ânées 2  » !

Bon, voilà où je veux en venir. Un de mes grands oncles, qui détestait les ouvrages

de Pierre Loti, insista auprès de son épouse pour qu’ils prennent ensemble le

contrepied de l’écrivain. Vous savez sans doute que Pierre Loti avait écrit à propos

des vahine, qu’elles n’étaient que des « natures incomplètes ». Ma « petite » cousine

fut alors dotée du prénom Nānihi qui signifie « être complètement achevée ». Il faut

dire que ma cousine, de quelques années mon aînée 3 , je la considère comme une

femme qui a trusté les qualificatifs en forme de superlatifs. D’abord, une incroyable

beauté qui chavirait le cœur des hommes qu’elle rencontrait, sans généralement

céder à leurs avances. Il n’est pas sûr que Patrick Bruel aurait obtenu son

consentement… Une intelligence bien au-dessus de la moyenne (un bac à quinze

ans et demi, des études de droit qui firent d’elle sans doute la plus brillante avocate

de Nouméa). Une gentillesse à toute épreuve, rendant les rapports avec elle très

enviables. Bref, j’aurais aimé être elle, mais je n’y suis parvenu qu’en partie 4 .


Si je vous parle d’elle, c’est qu’elle est dotée d’un pouvoir extraordinaire (le mot est-

il justifié ? je n’en suis pas totalement sûre), celui de reconnaître à l’odeur n’importe

quelle matière dans les environs. Je dis bien n’importe quelle matière car elle est

aussi l’antithèse d’Antoine de Saint-Exupéry qui écrivait que « l’eau n’avait ni

saveur, ni odeur »). Sans goûter le contenu d’un verre, elle pouvait déjà détecter s’il

s’agissait d’une eau locale (Polynésienne ou calédonienne) ou d’une eau importée. Il

est vrai qu’après ça, je ne suis pas convaincue qu’elle soit capable de distinguer un

verre de Contrexéville d’un verre de Vichy.

Je ne lui connais, je le reconnais, qu’un côté négatif. Il y a quelques semaines,

roulant à 54 km/h sur un tronçon à 50, je me pris un PV que je n’ai pas encore

digéré. J’en touchais deux mots à Nānihi pour lui demander si, grâce à son don, elle

détectait les endroits où se cachaient les policiers. Tout de go, elle me répondit que

non. Stupéfaite, je réclamai des explications. « C’est simple, me dit-elle, l’agent n’a

pas d’odeur ». L’empereur Vespasien dut retourner trois fois son urinal !

Vous imaginez (i-ma-gi-nez !) que quelque quolibet lui fut destiné, mais elle prit ses

précautions, toujours prête à la répartie. Ainsi, elle avait prévu qu’un quidam lui

poserait la question : « quel est le comble pour un nez ? ». Elle rétorquait alors :

« c’est de tomber nez à nez avec un autre nez sans l’avoir ni humé, ni présumé ».

De même, elle anticipait une réponse à « de quoi discutent des nez qui se

rencontrent ? ». « D’abord, disait-elle, on entonne C’est nous les gars de la Narine ! ».

Ensuite, elle ajoutait : « la conversation s’établit au nez levé » ou encore « c’est

comme on le sent »…

Elle avait épousé un gentil garçon, Frédéric, sur lequel toutefois d’aucun avait

plaqué le qualificatif de « volage ». Je me souviens qu’au cours d’un repas de famille,

bien arrosé pour certains, un vague cousin s’enhardit à lui demander s’il était fidèle

à Nānihi. Il prit la question avec beaucoup d’humour et même un peu de longueur.

D’après mes souvenirs, la conversation se déroula ainsi :

- Vous savez, braves gens, Nānihi m’a condamné doublement à la fidélité !

- Pourquoi deux fois ? attaqua l’un des convives.

- D’abord, j’ai le sort de tout un chacun ou chacune.

- Je ne vois pas en quoi, moi, je serais condamnée à la fidélité ! osa une de mes

tantes sur laquelle des ragots circulaient.

- As-tu un téléphone portable ? s’enquit Frédéric.

- Comme tout le monde bien sûr.


Donc tu peux être jointe à tout moment et en tout lieu. Tu peux toujours

prétendre une ou deux fois que ton téléphone n’avait pas été rechargé où que tu

l’avais oublié au bureau. Tu saisis le problème ?

- Et on peut même te localiser ! dit un ami de la famille en rigolant.

Un malaise parcourut notre petit monde. Certain(e)s baissèrent les yeux. Frédéric

reprit la parole tout en fixant des yeux son épouse :

- Mais avec Nānihi, cela atteint un niveau supérieur. Quand je rentre le soir, elle

établit qu’une femme (une collègue ?) m’a approché ou que j’ai approché la dite

femme. Nānihi détermine alors le nom du parfum qu’elle perçoit sur mes

vêtements, la distance approximative qu’il y eut entre la dame et moi et la durée du

rapprochement. Mieux encore, elle n’est pas embarrassée par la superposition des

odeurs et donc imagine que tel jour deux, voire trois collègues m’ont côtoyé !

- C’est vrai ça ? demanda mon papy kaléidoscope dont je vous ai déjà parlé.

Nānihi sourit et avoua que c’était plus fort qu’elle. Il fallait qu’elle déterminât si,

entre Frédéric et une femme, il n’y avait pas anguille sous roche ou mieux encore

elle voulait savoir si son mari restait en odeur de sainteté.

Frédéric reprit :

- Vous savez, Nānihi désigne mes collègues féminines par le nom de tel ou tel

parfum. Elle devient parfois soupçonneuse : comment se fait-il qu’elle perçoive la

présence de l’une d’elles plus souvent que telle autre…

- C’est insupportable, dit un frère de Nānihi.

- Donc, tu ne peux pas faire du covoiturage ! crut plaisanter un de nos cousins.

- A moins d’avoir une décapotable ouverte à tous les vents pour chasser les

remugles 5 , lança le plus prétentieux de mes oncles…

Heureusement, les échanges ne dégénérèrent pas parce que Nānihi et Frédéric

éclatèrent de rire et communiquèrent leur hilarité à toute la famille. Quand le calme

fut revenu, Frédéric proposa que pour le prochain repas de famille, quelqu’un

reprenne la tirade de Cyrano de Bergerac et l’adapte à Nānihi. En fait, personne ne

sut trouver une adaptation crédible sauf avec des phrases du style : « nez en moins,

Madame, songez-vous à l’amputer ? » ou « est-ce simple curiosité ou espionnage

industriel »…

Nānihi a beaucoup de chance car Frédéric l’aide à « réguler » le don dont elle

souffre parfois. Ce pas toujours drôle d’être sur le qui-vive et déceler les différentes

odeurs qui nous entourent. Souvent, un malaise se dessine lorsque Nānihi arrive quelque part et semble en quête de découvrir l’origine d’une « saveur » (parfois une

puanteur !). Là où les gens ordinaires ne décèlent rien de particulier, elle, elle

discerne une odeur et rapidement son origine. « Que ne va-t-elle pas découvrir ? »

s’inquiète son entourage.

On devrait se réjouir d’avoir un don. Parfois il est pesant. Souvent je pense que si

ma cousine et moi nous étions moins douées 6 , nos vies seraient moins compliquées.

Que voulez-vous, on est comme on nait…


C’est un message de l’intelligence superficielle qui, cette fois, veut se prouver qu’elle n’a rien à

envier à l’IA

1 Quand vous aurez lu les cinquante premières lignes, revenez à celle-ci. Vous découvrirez la

puissance du jeu de mots de Maeva… que je lui ai inspiré !

2 Maeva s’en prend à vous sans vous connaître, mais laisse entendre que vous êtes des nuls en

orthographe à l’heure où un ministre national veut remettre cette discipline au rang qu’elle mérite.

Je lui avais déconseillé cette agressivité, mais ce fut plus fort qu’elle. Elle joua ici sur les « années »

(orthographe originale du texte de Corneille qu’elle utilise) et les « ânées » qui désignent les

fardeaux que portent les ânes.

3 Maeva ! Maeva ! Trop, c’est trop. Un titre déjà porté sur les nénés (« elle est née nez » et

maintenant « mon aînée »). Un niveau qui n’est pas digne de Maeva… Encore que, à bien y

réfléchir…

4 Vous reconnaîtrez la modestie de Maeva. Elle considère très objectivement qu’elle n’atteint

qu’en partie la perfection.

5 Maeva fait bien de noter que son oncle était un prétentieux qui voulait faire croire qu’il avait du

vocabulaire. En effet, les remugles sont des odeurs de moisi ou de renfermé. Frédéric ne

transporterait de toute façon pas une collègue qui sentirait le renfermé. Et pas de peur que son

épouse en sentît la présence !

6 Et voilà Maeva qui dérape encore pour faire étalage de sa supériorité intellectuelle. En fait, elle

ne vous a fait part du don de sa cousine pour vous exposer ses propres qualités !

 
 
 

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