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15 août à Papeete - La ville n’était plus vierge et la touriste bien marrie (1)


crédit Tahiti Infos
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Nunui, mon compagnon, et moi sortons rarement ensemble en ville. Nos horaires de travail ne le permettent guère. De plus, hors de mon travail, je m’adonne soit à l’écriture (les âneries que je déverse sur les réseaux sociaux), soit au basket, soit encore à la rêverie. Quant à Nunui, à peine sorti du boulot, il se préoccupe de préparer le repas du soir… Une perle que j’ai trouvée, vous dis-je !


Voilà que ce vendredi 15 août, l’idée saugrenue nous vint (du Saint-Esprit peut-être) d’aller déambuler dans les rues d’une capitale déserte. Nunui était ravi. Je ne serai pas tentée de m’attarder devant des vitrines qui, inévitablement me tenteraient. Ne croyez pas que mon compagnon redoutait quelque achat dont il aurait dû régler la facture, non, là encore j’ai décroché le gros lot avec lui, mais ce qu’il craint toujours c’est que je m’attarde à regarder, essayer et comparer, par exemple des tenues vestimentaires. Nunui dit et répète que je n’ai pas besoin de consacrer beaucoup de temps à me vêtir puisqu’un « rien m’habille » et que plus je parais avec « rien », plus il est content. « Quand on a un corps comme le tien, pourquoi le cacher ? » flagorne-t-il comme des chefs d’État à quatre pattes dans le bureau ovale de la Maison blanche. Certes, Nunui ajoute : « LOL ! », ce qui me rassure. (2)


Donc, après avoir pris notre temps, nous partîmes vers la capitale endormie, la quasi-totalité des rideaux métalliques (hideux) des commerces baissés et les rues sans passants à l’exception de touristes abandonnés par leur agence de voyages.


Nunui me prédit que, lors de notre visite solitaire, nous allions pouvoir « sentir » la ville vitrine du Fenua. Pour ce qui est de « sentir » ce que nous humâmes (du verbe humer employé au passé simple) ce fut l’urine surabondante qui imprégnait les trottoirs.

Petite leçon de grammaire nécessaire sur la conjugaison en langue française. Afin de comprendre la gravité de la situation. Nous avons appris à l’école de la République que le passé simple s’emploie pour une action passée unique (donc sans répétition). En l’occurrence, l’action de humer ne se produisit qu’une fois, tant nos narines refoulèrent la puanteur. Par la suite, nous nous bouchions ces orifices pour éviter à toute fin d’humer. À l’inverse, l’imparfait de l’indicatif s’emploie pour exprimer la durée ou la répétition. En l’occurrence, les trottoirs de la ville exprimaient durablement l’odeur fétide. Les chewing-gums écrasés, rarement passés au karcher et empilés par strates successives s’étaient gorgés des déjections humaines et les conservaient pour longtemps. De toute façon, odoriférant parlant, le renouvellement était assuré.


Ainsi, ce qui nous échappait habituellement lorsque les passants se bousculaient et que les vitrines animaient la ville, nous apparut soudain avec éclat (et même éclaboussures) : la ville est sale, triste et pestilentielle. Nous y étions partis hauts les cœurs et c’est un haut-le-cœur qui nous saisit Nunui et moi. 


Nous regardâmes autour de nous. Les personnes qu’on rencontrait partageaient-elles nos impressions ? Des êtres humains rejetés par la vie n’avaient apparemment pas la force d’exprimer le moindre sentiment. Parfois nous devions enjamber des corps couchés souvent endormis ou faisant mine de l’être, et, s’ils nous regardaient, les seuls mots qu’ils lançaient étaient des « t’as pas deux cents balles ? ». Certains étaient des solitaires, la solitude tempérée parfois par la présence d’un ou plusieurs chiens, bien seuls à apporter un peu de chaleur (j’allais dire humaine). D’autres étaient accompagné(é)s d’enfants qui cherchaient la moindre occasion de s’amuser un peu s’ils ne craignaient pas une réprimande, suite à une anodine sottise. D’autres encore, peut-être parce que la mendicité un 15 août n’était pas rentable, oubliant leur concurrence des jours ouvrables, étaient regroupés et devisaient à haute voix avec des rires sonores qui contrastaient avec leur pitoyable condition humaine.


D’autres êtres regardaient, hébétés, cette ville dont ils rêvaient et pour laquelle ils avaient dépensé beaucoup d’argent. C’étaient les touristes « bien marris » que j’évoquais dans mon titre. On lisait dans leurs yeux la stupeur : « c’est ça Papeete ? ». Quand ils nous regardaient, nous essayions de nous excuser d’y vivre, d’y travailler, et de nous excuser surtout d’aimer ce pays… « Revenez un autre jour » voulions-nous leur crier.

Mais le mal était fait sans doute. Nous croisâmes une touriste qui avait en main un plan de la ville et un guide indiquant ce qu’il y avait à voir. Elle lisait et relisait. Un peu plus tard, nous la vîmes attablée au seul bistrot ouvert, la même carte et le même guide sur la table et des yeux incrédules pour les regarder.


Le 15 août, nous regrettâmes que la Vierge était entrée en lévitation pour une assomption que l’Église voudrait somptueuse. Elle aurait pourtant eu tant à faire sur cette terre, entre autres choses aider le père de la cathédrale, les animateurs de la saga et tous ceux qui se dévouent pour aider leur prochain. La politique sociale, c’est comme le rocher de Sisyphe (3) : à peine espère-t-on le succès que tout est à refaire. C’est comme les travaux sur les routes afin d’améliorer la circulation. Ceux-ci achevés, ils s’avèrent insuffisants pour les nouveaux flux automobiles. 


Ce n’est pas une raison pour ne pas s’attaquer à la misère des plus démunis et à la laideur de la ville. Une bonne raison de le faire ne serait-elle pas -très égoïstement – de faire en sorte que la ville devînt présentable aux touristes et aux yeux des Polynésiens. 


Nos compatriotes pourrait-il refuser cette Polynésie dans laquelle les valeurs culturelles d’accueil et de partage et d’amour du beau sont tant vantées, alors que certains d’entre nous ne connaissent ni accueil, ni partage ?


(1)  Ça commence bien ! Maeva parle quasiment en vieux français. Plus personne n’utilise l’expression « être bien marri » qui signifie « être désolé, contrarié ou attristé ». Mais Maeva n’a rien trouvé de mieux que d’associer la vierge Marie à une touriste bien marrie. Il faut la suivre celle-là…


(2)  Sans doute Maeva fait-elle allusion au billet qu’elle a écrit et intitulé « Candaule, que dalle ! » dans lequel elle raconte qu’elle faillit rompre avec Nunui qu’elle soupçonnait de jouir du regard que les hommes portaient sur elle !


(3)  Sisyphe aurait été le fondateur de Corinthe. Il fut châtié par les dieux pour avoir édifié un palais trop grand et trop somptueux (toute ressemblance avec un ancien président du Fenua serait purement fortuite). Sa punition consista en l’obligation de pousser un rocher jusqu’au sommet d’une montagne. Dès qu’il arrivait en haut, le rocher retombait et Sisyphe était condamné à recommencer indéfiniment l’épreuve.

 
 
 

2 commentaires


htheureau
il y a un jour
ree

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htheureau
il y a un jour

"Nous regrettâmes que la Vierge fût entrée en lévitation..." Je regrette, ma chère Maeva, que tu te sois plantée sur un bête subjonctif, obligatoire après les regrets... Mais bon, tête en l'air, c'est sans doute normal le jour de l'Assomption...


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